Je viens vous voir, parfois, dans ce petit appartement où vous êtes seule maintenant.

J'y viens depuis si longtemps.
J'étais une toute jeune fille. Il y a ...il y a combien ? Plus de quarante ans déjà.
Vous étiez alors une jeune femme encore, altière, belle, souriante parfois, je me souviens...
Un petit appartement tout neuf. Peinture fraîche, vieux meubles dépareillés.
Le temps a passé...Années lumière, années poussière...
Je vous retrouve, toujours là.
Le petit appartement n'a pas changé. Si : les rideaux, le frigo, la télé, remplacés et immuables, assignés à résidence à la même place.
La table, peut être, identique mais pas la même.
Les toiles cirées se sont succédé au fil des ans, bariolées, évoquant en mes souvenirs des arbres, des objets culinaires, des paysages, des animaux, que sais-je?
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On n'y prête guère attention et un jour, cela devient vide, lacune, absence.
Rien n'a changé : un objet est mort, un autre a pris sa place. Discrètement.
Personne n'a pris votre place. Le temps vous a usée, le temps ne vous a pas changée. Les cheveux ont blanchi, le visage s'est ridé, le sourire s'en est allé.
Le corps s'est amenuisé, tassé, effrité.
Ce qui me manque, en vous, c'est le sourire.
Jamais vous ne me souriez. Je vous parle, je vous ennuie.
J'ai envie de vous parler et vous n'avez aucune envie de m'entendre.
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Je m'obstine, je vous ennuie, je sais que je vous ennuie, je vois que je vous ennuie et malgré tout je m'obstine.
Je m'en veux, je vous en veux, mais c'est plus fort que moi.
Vous vivez seule à présent...
Moi aussi je vis seule.
Mon présent n'est pas le vôtre.
Un présent de vous -un cadeau, veux je dire - serait un sourire, une parole, une porte ouverte...
Je ne sais pas si vous m'aimez, je ne l'ai jamais su.
Ni si vous ne m'aimez pas... Je ne le saurai jamais...
Je voudrais vous demander, je ne le peux pas.
Je voudrais savoir, je n'ose pas.
Je voudrais vous dire, les mots ne sortent pas.
Je vous parle de tout. Sauf de l'essentiel.
Et quand je vous quitte, il me manque l'essentiel.
Vous êtes seule à présent et ni moi, ni les autres ne pouvons rien à cela, ne comblons en rien ce manque, cette absence.
Vous êtes infirme et nous sommes impuissants.
Je le ressens d'autant plus que je suis seule; les autres, ceux qui viennent, ils ont leur vie, partagée avec leurs proches.
Moi, je suis seule, vous êtes ma plus proche, la plus lointaine de tous.
Souvent, quand je suis là, vous me chassez, à votre manière, me renvoyant à mes devoirs, ou à mon travail, loin de vous.
Je pars sans un mot, blessée.
Ou alors, vous me tolérez, à quel prix!
La télévision meuble votre solitude.Vous ne coupez pas le son : c'est important, bien plus que moi, pensez donc! Ce sont les jeux!
Pour vous disculper, car tout de même vous en êtes consciente, vous dites : " Aujourd'hui, il joue pour 40 mille euros"
Euros qui ne vous font pas rêver, vous qui n'avez envie de rien.
Ou bien "c'est sa cinquième victoire..." !
Mais qui justifient, vu la somme, ou l'enjeu, l'attention que vous leur prêtez.
Le slam, les millions à gagner, les questions pour un champion, que sais je ? Je m'en désintéresse. Je n'y connais rien; c'est vous qui m'intéressez.
Vous qui me signifiez poliment et joliment que je ne vous intéresse pas.
Pis, que que je vous dérange!
Si la télévision est éteinte, j'ai un espoir.
Insensé, immense, dérisoire, grotesque.
Votre regard encore vif interroge la comtoise, à intervalles, objet implacable qui va décider " voyons, qu'est ce qu'ils vont faire aujourd'hui ? Gagner? Rejouer ?"
Et votre main crochue mais preste va appuyer sur le bouton qui animera l'écran, avec un présentateur au sourire éblouissant, des candidats qui... qui par là même me réduiront au silence.
Si je m'obstine à raconter quelque chose, vous coupez le son, essayant de deviner, malgré tout, votre regard traversant mes mots sans les entendre.
Alors, vaincue, je me lève et je m'en vais, tournant le dos à votre soulagement.
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Parfois, excédée, vous m'intimez l'ordre de me taire.
Selon l'heure. Quand les jeux ne peuvent jouer les médiateurs entre vous et moi.
Quand rien ne vous sert d'intermédiaire salvateur.
C'est là où vous pouvez devenir tranchante, blessante, humiliante.
C'est là que je peux entrevoir, à travers votre vieillesse, celle, solitaire qui m'attend...