lundi 16 juillet 2018

Une nuit en cabane

Bien sûr vous l'aurez compris ma cabane n'était pas la taule 
même si elle pouvait être en tôle comme on en rencontre 
dans le Massif du Carlit.
Elle n'était pas non plus au Canada mais à Coume Joan, une petite prairie de montagne, à 2040 m d'altitude, posée sur un tapis d'herbe verte, les pieds presque dans l'eau.


Elle réunissait tous les éléments que j'aime : des tas de rochers sur lesquels aller faire un peu de voltige et de l'eau facétieuse car elle vient presque de nulle part. Descendue en cascade des flancs bien raides de la montagne, elle s'enfouit sous le sol sitôt touché terre et réapparaît, malicieuse et glacée, près de la cabane, en cascadant à souhait.




Elle réunissait aussi des ingrédients afférents aux cabanes de montagne peu utilisées que je vais vous présenter.
Mais surtout c'était pour moi une première : JAMAIS je n'avais voulu dormir en refuge au milieu des autres, dans le bruit, la promiscuité, enfin, je leur préférais de loin la solitude de mes cabanons, kangoo ou camion.
Cependant, pour franchir le pas, il me fallait une motivation: envisager une randonnée plus lointaine que celles qu'on peut faire à la journée. Je commençais à y songer depuis quelques mois. La rencontre avec Marcel fut déterminante : si je ne randonne qu'à la journée, lui le fait rarement et opte pour la nuit en cabane. Je me laissai convaincre.

Donc, après 2 heures de marche en forêt lourdement chargés, je découvris le lieu de villégiature. Je l'avais rencontrée par le passé, avec Camille, mais nous n'avions fait que passer, sans pousser la porte.





C'est une bâtisse de pierre, aux murs sombres et épais, partagée en deux pièces, chacune ayant sa cheminée. Dans la plus grande pièce, une table rustique, des bancs qui n'ont de banc que le nom, un petit garde manger à moustiquaire, et des objets hétéroclites posés là par les habitants occasionnels, comme on en rencontre dans chaque cabane. Avec l'inévitable réserve de bois bien au sec. Certaines cabanes sont dotées d'un petit poêle de faïence. Ici c'est cheminée au tirage exceptionnel.
Le plafond est neuf et le toit d'ardoise aussi, évidemment.



La nappe date de plusieurs années

En 1er plan une assiette improvisée
une lauze, ça ne manque pas dans le coin
Dans cette cabane il n'y a pas de bats flancs, juste des couvertures posées à terre, figurant de sommaires et inconfortables matelas. C'est poussiéreux et sombre à souhait sitôt fermée la porte mais on est en été, et la lueur du jour sera là longtemps. Je crois que je dormirai avant que ne vienne la nuit. Malgré le fouillis et l'absence de propreté. Faut laisser "en bas" certains concepts !

Dortoir inconfortable 

Le garde manger

J'ai fabriqué une fourchette pour la grillade


Devant la fenêtre, un grand banc de pierre permet de contempler...on y verrait bien trois ou quatre bergers assis, surveillant leurs troupeaux. Ici, de troupeau il n'y a que celui formé par ces énormes blocs de pierre.



C'est amusant une première soirée en cabane.
Prendre possession des lieux sans trop toucher à quoi que ce soit, on est de passage.
Et souscrire à la corvée de bois, qui est assez plaisante.
Quand les premières gouttes de pluie arrivent, le feu brûle rondement, répandant une douce chaleur. D'autres marcheurs arrivent et font de même à l'autre cheminée. Chacun sa flamme !

C'est l'heure de l'apéro, on a pensé à tout et en regardant brûler le feu et tomber la douce averse tiède, on savoure le vin blanc et ce qui l'accompagne.



Apéro !

En bavardant.
Marcel m'apprend comment s'organiser pour demain : alléger le sac un maximum, et reprendre les affaires au retour. On consulte la carte, on bavarde avec les voisins, enfin c'est léger, convivial et amusant pour moi. Pour les voisins, demain, c'est pêche à l'étang du Lanoux.
Je redoute l'inconfort du lit : dormir sur une natte quasi à même le ciment, comment vais je en sortir le lendemain ?

La viande cuit sur le gril, saucisse catalane et côtes d'agneau. Grillées au bois de pin, leur saveur est différente, moins goûteuse trouvai-je. Mais c'est rustique .






Un cinquième randonneur arrive : lui c'est tente de camping, sur trois jours, demain il grimpe au Carlit...de bonnes jambes sont nécessaires pour ce périple. Echanger avec les voisins est toujours intéressant...à notre manière nous sommes des gens du voyage !





On s'attarde à table, il n'y a pas grand chose à faire.
On ranime le feu pour voir danser la flamme.

Marcel voudrait m'entraîner dans une balade nocturne. Cela me plairait assez mais je suis déjà enfouie dans ma couette, perdant par moments conscience des mots, du temps, du chant du ruisseau et même des dernières lueurs du jour ; je dors déjà. Malgré l'inconfort.
Ce sera la douleur de l'inconfort qui me réveillera quelquefois dans la nuit mais finalement, même si je ne ferais pas cela souvent, j'ai aimé passer une nuit en cabane. Avec, traversant à peine les murs épais le chant de l'eau qui cascade.
Il doit y avoir un reste d'enfance qui sommeille en chacun de nous....En moi il en reste décidément beaucoup .


21  h 27


21 h 28
On est en zone inondable !
Récit de la randonnée aux Pics de Coll Roig ici (clic)





vendredi 6 juillet 2018

Une histoire d'eaux : Els Aiguaneix du Puigmal

(En complément de mon article "Le Puigmal et ses voisins" (blog des balades de lison)

Ce mot, Aiguaneix, qui est un lieu dit de la montagne , en bordure de la rivière d' Err, en Pyrénées Orientales, signifie la naissance des eaux. En fait ces montagnes frontalières sont émaillées de sources , ainsi on trouve de l'autre côté de la frontière, près du sanctuaire de Nuria, le lieu nommé "Neufonts", les neuf fontaines. Le jour où j'y randonnai, je comptai en effet neuf sources,lesquelles donnaient naissance à un torrent, le ruisseau de Neufonts (9 fontaines).
Les Pyrénées, ici, en Cerdagne  espagnole (catalane) ou française, sont un réservoir d'eau et ces eaux sourdent de toutes les façons possibles et imaginables : de parois rocheuses, du sol, à gros bouillons, sous forme d'un fin filet. En résurgences ou en exurgences, parfois dans des sols fortement teintés d'oxydes de fer fauves, ou bien dans du calcaire. La vie bouillonnante du sous sol a de quoi intriguer. Peut être qu'en s'allongeant sur le sol, oreille contre terre, cette vie souterraine nous parlerait-elle ?

Quand on lit le professeur Salvayre, cette vie nous est un peu contée, du moins ce que notre faible culture géologique peut nous amener à comprendre. Ainsi dans ces montagnes du Puigmal, face nord ou sud, des poches de relief calcaire , perdues dans ces schistes fauves, induiraient ces phénomènes de relief karstique et feraient ces naissances ou pertes d'eau, venues ou allant dans des petits gouffres souterrains...tout un poème. géologique certes, mais la géologie est très poétique.

Ainsi sont les Aiguaneix d' Err.
Le chemin de retour de ma rando au Puigmal se déroula dans une vaste combe sèche, dénudée, rocailleuse à souhait, revêtue du fauve des schistes. Pas une goutte d'eau: quand on y randonne, il faut avoir une gourde bien remplie. Le soleil peut être brûlant et le sol aussi.

J'attends avec impatience de croiser la route liquide qui va accompagner mon chemin.
A la côte 2400, soit 200 m en dessous du col, soudain avec les premières fleurs (et pour cause), le chant de l'eau remplace le tintement des pierres et les pas sur le sentier. La vie est là.
Comme c'est beau ! On dirait ces récits paradisiaques..il faut avoir marché dans un paysage lunaire toute la journée pour apprécier cette oasis soudaine, bien qu'à ras du sol. Pour les arbres, il faudra attendre encore.
En images :

Vue générale vers l'aval: bien avant la source

Au niveau de la source, vue vers l'amont : un désert



Naissance de l'eau glacée dans la roche et la mousse


Très vite un torrent est formé , en un ou deux mètres.

 La source principale est vite enrichie en eau par des "griffons" sources adjacentes situées dans le lit de la rivière su sur les rives, ce qui fait que de façon, spectaculaire la source, en quelques mètres devient  torrent impétueux.

un griffon : autre source
Un autre griffon; beaucoup sont dans le lit du torrent






Impétueux torrent d'eau très fraîche et pure

Les habitants des lieux : l'eau, c'est la vie


Couleurs : le bleu, le vert, le jaune et le fuschia


Versants contrastés dans la vallée étroite: la rivière est ici à 300 m
de sa source (partie gauche de la photo)

Rive gauche, à gauche sur la photo, des traces humides attirent mon regard : il s'agit d'une source qui jaillit, bien drue et se perd tout de suite aspirée par le sol. Elle ressort plus loin sans doute dans le cours d'eau, puisque je ne vois plus rien .


Un affluent étonnant, qui ne rejoindra la rivière
 qu'en cachette


La rivière et son étonnant affluent: à 471 m de la source


Rocher de fer


Très grossie par les eaux souterraines


Près de la station de captage : à 700 m de la source


La station de captage du village d' Err

 Ensuite la rivière continue son cours peu paisible, grossie par quelques torrents dont celui de la Coma Dolça à qui je rendrai prochainement visite et qui naît sans doute de le même manière, vite grossi. Il n'est qu'à regarder la carte pour voir l'extraordinaire réservoir qu'est ce désert minéral.

Ruisseau de Coma Dolça

dimanche 15 avril 2018

La Vieille Dame et les tisanes


La vieille dame boit de la tisane. Tous les jours ; 365 jours par an et un jour de plus tous les quatre ans. Ceci plusieurs fois par jour , et la nuit aussi. Donc il en faut de la tisane !

Mais pas n’importe laquelle, la trilogie tisanière se nomme verveine, aubépine et tilleul, auxquels se joint la camomille, ce qui a son importance pour la suite de l’histoire.

Car la vieille dame n’a aucune fantaisie. 

Elle n’a jamais, dans sa vie de presque nonagénaire, mis la moindre fantaisie dans son quotidien,  ni dans la nourriture , ce qui va de soi, puisque la nourriture signifie aussi appétit de vie. Les  mêmes  gruyère, comté, boule de rouge sous plastique, les mêmes carrés de poisson panné, et j’en passe, jalonnent ses jours ; pas ses nuits pour ceux-ci.
Des décennies d’habitudes qui ne se rompent que lorsque le produit ou la marque quittent la vie. Il en fut ainsi de la boule de rouge sans saveur, sans odeur, juste avec couleur. Remplacée aussitôt  par autre chose d’un peu moins coloré et tout aussi insipide. 




Mais revenons à la tisane
 La trilogie végétale a une qualité, elle provient de la nature et non pas de sachets, hormis la camomille qui devient introuvable dans les rayons . A l’heure où les gens mélangent les saveurs et aiment les produits goûteux, la vieille dame sacrifie le goût des sachets – et leurs vertus- aux vraies saveurs  et bienfaits, ceux de la Nature. Ce qui est tout à son honneur!

Mais il faut récolter ces bienfaits : et à qui revient ce fastidieux travail ? A la dame un peu moins âgée.

Alors, lorsque commence la courte saison de l’aubépine, c’est à la dame moins âgée de courir la campagne armée d’un seau et sécateur à la rencontre de ce végétal qu’elle abhorre.  L’aubépine ne l’avais jamais dérangée tant qu’elle n’avait du y fourrer mains et doigts. Parce que l’aubépine ça pique ! Et très fort même. Alors cela devient du sport. Il faut trouver le bon arbrisseau, le bon rameau, les bons boutons. Car il ne faut pas de fleurs épanouies, il faut juste les bons boutons, point trop petits cependant. 



La dame vieillissante connait  tous les talus, tous les buissons, les précoces et les tardifs, ceux qu’il faut éviter, ceux qu’il faut surveiller. Avec aversion, elle promène ses seau, sécateur et doigts en colère pour récolter la floraison adéquate. Une course contre la montre s’engage. Tous les jours la petite quantité que la Vieille Dame pourra dépiauter de ses doigts crochus et douloureux. Car pour une année il en faut ! Un seau ne donne qu’un tout petit bol de bourgeons séchés.


Ajoutez à cela qu’il ne les faut point humides. Alors en ces jours de pluie sans discontinuer, l’aubépine fleurit, moisit, se fane et la Vieille Dame n’a pas ses rations. Et la dame vieillissante se demande vers quelle Haute Vallée du Département voisin ou vers quels Causses devra t’elle prendre la longue route pour pallier les carences de Dame Météo. Car la Vieille Dame ne renoncera pas à l’aubépine annuelle. Avec son défunt époux ils allaient la chercher très loin jadis…

Si l’aubépine était seule…mais non s’y ajoute la verveine !
image web

 La dame vieillissante avait pris ses précautions et trois pieds de verveine , dans de lointains jardins assuraient l’odorante production annuelle . Hélas, la sécheresse et le manque d’eau cette année mirent à mal la production. Un voisin bienveillant pallia cette carence mais la Vieille Dame a vu s’épuiser sa provision et assena à la dame vieillissante, seule en cause un « Tant pis, je bois de l’eau chaude ! », aussi irritant que pincé qui mit aussitôt en branle la quête en magasins pour trouver LA verveine défaillante.


Dans ce carré de fleurs se trouve la verveine


 Cependant le goût des autres a changé et les autres aiment bien les saveurs mélangées que ce fut tisane ou thé, des cocktails en somme. Alors c’est la course pour les sachets de verveine. Et la récolte est si loin encore. Car cette année la dame vieillissante en a planté un pied  en son jardin, un tout petit pied et la Vieille Dame est quasi nonagénaire, ne l’oublions pas ! Toutefois les pieds existants seront abreuvés au cours de l’été à coups de jerrycans…du travail en perspective !! Peu importe à la Vieille Dame. La dame vieillissante est là pour ça !

A gauche du laurier rose, la verveine (mon jardin)

S’il ne s’agissait que de verveine et d’aubépine mais la trilogie se termine avec le clou du spectacle : le tilleul 


Qui se doit lui aussi d'être récolté au bon moment, juste en boutons n'est ce pas, donc qu'il faut aller surveiller régulièrement, ce qui en soi est déjà une épreuve vu sa situation pour le moins rocambolesque, enfin difficile , en un de ces bout du monde dont nos anciens raffolaient!


En descendant à la rivière (tilleul en bas à droite)

La Vieille Dame possède un tilleul mais le bougre fut planté il y a fort longtemps  auprès d’une rivière, au pied de la montagne . On y accède au terme d’un sentier fort pentu , à pied évidemment, lourdement chargé d’une double échelle. 


La partie émergée de l'arbre; le reste
est en contrebas dans
la rivière

Photo 2013; depuis l'arbre a grandi
 et l'échelle aussi



Une fois sur place il faut déplier l’engin, assurer sa stabilité, grimper au plus haut, s’étirer de tous ses membres pour  réussir l’exploit de « faire venir » quelques branches qu’on ne peut que sectionner pour récolter. Et que l’obligatoire accompagnant assure en tenant fermement l’échelle. L’arbre est devenu un géant cherchant la lueur du ciel très haut comme dans la jungle.  Quand la récolte est au sol, on en fait un fagot qu’on remonte au long du sentier comme ces femmes  péruviennes, le dos ployé sous le faix enveloppant quoique léger.  L’accompagnant lui, remonte l’échelle devenue soudain lourde et encombrante dans la rude montée. Une seule cueillette doit assurer la récolte annuelle que les doigts crochus…n’est ce pas….


L’an passé la récolte fut impossible, les branches devenues inaccessibles. Qu’importe ! 
La Vieille Dame asséna à la dame vieillissante un superbe et sans appel; "A plus de 80 ans mon mari montait dans l'arbre! » qui avait valeur d’ordre. La dame vieillissante essaya cette voie d’escalade côtée "6 a" pour le moins, sans succès devant un tronc démesuré et lisse, malgré la corde d’escalade qu’elle avait emmenée. Au cas où elle eut réussi à escalader le tronc, il eut fallu ensuite, par une progression latérale gagner le bout des branches, essayer d’une main d’attirer les rameaux et de l’autre sectionner, sans assurage sinon la quasi assurance de la chute dans le vide sur les rochers d’en bas, à moins que baudrier, mousquetons et casque…Non la dame refusa tout net , gardant son énergie pour les rochers de montagne. Ainsi depuis un an tantôt, la course aux sachets est engagée et difficile devant les tilleul/menthe et autres tilleul/citron… Dans moins de 2 mois ce sera la nouvelle saison du tilleul…La dame vieillissante au cours de ses pérégrinations a traqué tous les tilleuls sauvages de moyenne montagne qui ont les mêmes qualités, démesurés et récoltés jusqu’à hauteur de plafond : inaccessibles vous l’avez compris. Une solution sera, nous n’en doutons pas, trouvée par la dame âgée macgyvérisée pour la circonstance. A moins que l'arbre, compatissant, ait refait quelques branches accessibles...

La camomille ? me direz vous ? Ah la camomille qui simplifie la vie car celle-ci provient des  sachets du supermarché. Oui mais…depuis un temps elle a déserté les gondoles, la camomille…Alors quelques fouilles archéologiques en autres magasins arrivent à satisfaire encore les exigences de la vieille dame…

Image web

Vous avez compris qui sont les deux protagonistes de cet exutoire récit, n’est ce pas….
Point n’est donc besoin de les nommer…
Je ne vous souhaite pas un jour les remplacer...


 A Josy CM