jeudi 5 mai 2022

Fenouillet -66- une perle dans le calcaire

 C'est un soir d'avril, le dernier soir. La soirée s'annonce douce et sereine, j'ai choisi de passer ma nuit en bord d'eau dans un village loin de chez moi, pour être au plus près de ma balade du 1er mai. Tout est calme et pourtant, je me sens de moins en moins bien, comme si les cercles concentriques de l'insécurité se refermaient autour de moi. Cela m'arrive rarement, mais quand c'est le cas, je vais planter mon hôtel ailleurs. C'est ainsi que j'arrive à Fenouillet, petit point sur la carte, un des rares villages de mon département qui me soit inconnu. Et immédiatement, je suis sous le charme. Un tout petit village lové en rond entre deux collines où veillent deux belles ruines de châteaux. 


Fenouillet depuis l'un des châteaux


Quelques jolis panneaux content des bribes d'Histoire et cette ruine haut perchée veille sur moi comme un Cerbère; je fais connaissance par petites touches qui s'impriment comme nées de la pointe d'un pinceau. Le soir descend et j'ai l'impression d'ouvrir ma carapace forgée ces dernières semaines à coup d'angoisse.


Sabarda

Je ne raconterai pas l'Histoire non plus, je vais juste en saupoudrer mon récit sans quoi des ruines resteraient ruines sans vie.

Je vais donc de ce pas, avant que ne tombe la nuit, monter au Château St Pierre, le plus imposant. Pour ce faire je dois remonter une ruelle /escaliers du village, dans le grand silence rompu par la cloche de l'église. Les fenêtres éclairées dévoilent des intérieurs coquets que j'effleure du regard, des silhouettes, un repas, une lumière douce et bienveillante. Un habitant arrose son jardinet de rocaille et nous engageons la conversation. Ma visite quasi nocturne du château le surprend. Pourtant après quelques phrases échangées je monte au château et dans l'obscurité qui s'installe je fais moisson de photos bleues et d'émotions car c'est vraiment grandiose. Le ruisseau de St Jaume ponctue la chanson des rossignols. C'est merveilleux.


Montée rocheuse au château



Le village et Sabarda



La route de Fosse et le ravin de Mériandsou 


le point culminant du Château, un ancien donjon


Saint Pierre, siège d'une abbaye construite à l'intérieur du château, au 11 eme siècle, fut un château important, siège de la Vicomté dépendant alternativement des Rois d' Aragon et des Comtes de Toulouse. Fenouillet devait à ce site une grande renommée. Ces ruines tombèrent dans l'oubli, sous des pierres et de la terre, avant qu'une équipe d'archéologues ne commence à dégager l'ensemble dans les années 1994 à 2017. Un site vaste et beau, haut perché, entre les deux vallées du St Jaume et de son affluent, le ravin de Meridansou. La pierre du château est calcaire et fossilifère.

Visite diurne : 

Les ruines de Saint Pierre





Panorama du village et de Sabarda



Vallée du St Jaume (Rec de Tulla ou du Noir)



Petite plate forme de guet


Salle d'armes




Telle qu'était l'église


Ce qu'il en reste


De l'autre côté du village, le château de Sabarda, perché sur un éperon rocheux fendant les flots du Fenouillèdes est une ancienne place forte érigée pour venir en défense au Château St Pierre. Il est très ruiné, flanqué d'une tour et d'ouvertures donnant sur le vide; la porte d'entrée côté village se franchit aisément, débouche sur une étroite vire et si on n'est pas sujet au vertige on peut se livrer à quelques vagabondages aériens. Ce qui frappe c'est la couleur, plutôt ocre, des pierres de taille.

Construit sur un éperon rocheux

La tour (la seule qui reste)



Vue depuis la vire vertigineuse, côté vide

Au zoom depuis en bas, la porte d'entrée

J'ai franchi la porte

Vue sur le clocher de ND de Laval


Sabarda vu de la route de Fosse

Une jolie balade à entreprendre dans ce matin où chante le coucou. Au pied de la falaise se trouvent les ruines embroussaillées de l'ancienne église (1011) et un tout petit cimetière très bien entretenu, au milieu des bois. C'était autrefois l'église des villageois, celle des seigneurs étant dans le château. Aujourd'hui l'église Saint André (1904) indépendante des deux se trouve dans le village.


Ancien cimetière et ancienne église



Actuelle église St André


Ah ce village...je ne l'ai pas tout parcouru mais j'y reviendrai. Au plus fort de sa démographie, 1857, il comptait 277 habitants. Aujourd'hui, 20 seulement, de toutes nationalités.


Fenouillet vu de la route, dominé par les ruines de St Pierre

Une nuit paisible à Fenouillet, même la nuit les oiseaux y pépient. Le vent descend de Sabarda en faisant ruisseler une vague de clameurs dans les pins. Et puis se tait le reste de son voyage. Le lendemain les gorges du St Jaume m'attendent...j'ai hâte !


A lire ici , la balade des gorges de St Jaume  (clic)




lundi 14 mars 2022

Villefranche - 66- Chemin d'eau pas comme les autres

 Petit matin, un jour se lève, gris bleu, soleil brumeux,  au "Faubourg" de Villefranche.. Il caresse du bout de ses rayons Fort Libéria sur son perchoir ainsi que cette dent calcaire percée de grottes comme autant de noires caries. Un vrai chicot ! 





Echouée sur ce parking aussi minuscule que surpeuplé, je me suis coincée entre une poubelle - eh bé quoi ?- et une "route barrée", juste un passage muletier pour mule bâtée...Les Villefranchois ont le sens de l'humour.

Et encore, barré à 300 m: y a de la marge.

Café bu, toilette faite, doigts gelés, je pars pour une mise en jambes de 300 m. Barré ? ça me plait.

C'est un joli sentier coincé entre haut mur à gauche et Têt aux pieds gelés à droite. Elle bouillonne, il se tait. Elle bouge, il a bougé, une partie s'est effondrée mais les hommes l'ont policée.


C'est un petit canal coulant le long d'une paisible rivière

C'est qu'au pied du mur coule un canal vide. Coulait, a coulé, coulera, ne coule pas. S'est même écroulé.


Il ricane : même mort je tiens bon et je tiens le mur


Ce mur est un paysage. Blond, haut, percé de passages enfouis dans les racines car inusités, surmonté de portes donnant sur des jardins à l'étage au dessus, oui, le canal est au sous sol des jardins mais en surplomb de la rivière. Comment arrose t'on des jardins quand on coule plusieurs mètres en dessous ? Et bien c'est qu'on n'est pas destiné à les arroser mais à arroser ceux qui sont au dessous, entre mon chemin muletier et la Têt.


ouvert../..muré


Que ceux d'en haut se débrouillent .

Les jardins je les devine, ils ne sont pas, ils furent. Aussi bien ceux d'en haut que ceux d'en bas.

Moi je fuis tranquillement en observant et en attendant.

Tiens voilà un étrange escalier en pyramide, d'un côté je monte, de l'autre je descends, ou l'inverse, en haut je me débine dans un passage. Bon je me débinerai au retour.


Amusant




Les 300 m semblent à rallonge mais voient le bout, le canal vire sec à gauche; traverse sous la voie ferrée, pour moi il y a un portillon mais un petit chemin plonge vers le ras d'eau. ça m'intéresse mieux.






Et là, alors là !!

La rivière bondit après ses reflets mouillés. Elle court vers le vieux pont St Pierre. Elle vient de loin, des hauteurs glacées des Bouillouses.

Mais elle a fait du boulot sur son trajet. Là n'est pas le propos. 




Ici elle lèche les remparts encore ombrés et dorés par les lumières de la nuit, de l'autre côté, à travers les arbres nus.



Je jette un regard distrait, ce qui distrait mon regard, c'est une prise d'eau (resclosa) d'un nouveau canal qui file au ras de l'eau, suit la rivière, passe sous le pont et s'en va. Allait il jadis à l'ancienne usine ? Là je le vois retomber dans la rivière après le pont.

La nouvelle resclosa














Bon, vu l'état de mes muscles et articulations après la rando d'hier, restons sur le sol ferme. En voilà des jolies fleurs, ce sont des jacinthes d'eau au parfum démoniaque de suavité.


L'ancienne resclosa



Un peu en amont se trouve l'ancienne rasclose de ce canal. Elle est abandonnée mais originale, coincée entre des rochers étonnants : côté aval ils sont d'un gris terne et affligeant, mais côté eau, basses ou hautes eaux, des millénaires de fluctuations, c'est un beau marbre de Villefranche, rose, corail ou saumon, poli, lissé, la nature a bien fourbi ses outils. Je caresse, je lisse, je photographie.




Au centre la roche brute, gauche et droite, polie par l'eau.
Coeur de marbre


Personne ne me voit dans mon monde enchanté qui frôle la couleur bonbon. Des tapis de mousse inviteraient à la baignade mais pour cela on repassera la saison prochaine.

L'avenir m'appelle et il est en haut, le long du mur du canal.

Chemin à l'envers. A ma droite le mur, colonisé par des arbres, des racines, ouverts de passages murés ou encombrés : je veux l'escalier tarabiscoté. Je monte par le côté le plus facile, petit vertige quand même  sans balustrade.  En haut, un bâti métallique évoque une chute de canalisation, tout est sous le signe de l'eau, ici.

Pas commodes. Une vingtaine


En haut de l'escalier, un mince couloir m'attend, étroit passage humain, entre des jardins désaffectés.

Des jardins clos de chaque côté, en friche, enclos, verrouillés, Quasi invisibles derrière leurs barricades de planches. On dirait que les jardins aussi ont été "emmuraillés" comme la ville.

Je redescends, l'autre escalier est mal commode, délicat euphémisme.

Un peu plus loin je me glisse dans un de ces étroits corridors, celui ci n'est ni muré ni désaffecté. 


Je me glisse dans un couloir (escalier photo gauche)
et dans ce couloir se trouve un canal de jonction entre celui du bas et celui de l'étage au dessus


C'est un passage étroit entre les murs de soutien des jardins et j'ai la surprise d'y rencontrer un petit canal qui provient de l'étage au-dessus. Ils avaient aussi leur arrosage.


Etage au dessus, jardins clos et canal vide

Il existe encore des jardins cultivés

 En fait ici, tout est simple : dans la bande étroite de terrain entre montagne et rivière, 160 m, tout s'étage en bandes étroites. En ordre descendant depuis le pied de la montagne,  on trouve d'anciennes terrasses, un canal, des jardins, la piste, la voie ferrée, un canal, des jardins, un canal, d'anciens jardins et la rivière. Ouf ! la liste est longue...sur 160 m seulement ? En montagne l'occupation de l'espace est une oeuvre d'art ou de mathématicien.

Géoportail



Même chose ou presque

Un chat me regarde depuis l'étage de l'immeuble, on se sourit, ce sera la seule présence "humaine" de la journée mais je ne le sais pas encore.

Je suis fin prête pour ma randonnée.

La vraie. Du côté d' En Bulla (contée sur les balades de lison)





jeudi 27 janvier 2022

D9 : Un cheval à la fenêtre, ou la "fenêtre des voleurs"

 Me voilà sur la petite D9 qui relie Caudiès de Fenouillèdes (66), au Col de St Louis, limite départementale entre 66 et 11.

Tout commença un jour par un cheval à califourchon sur une fenêtre. 

Une tête de cheval

Non, point ne s'égare ma raison...

Il est, sur cette route, une fine arête calcaire, pas très haute mais assez tourmentée puisque le temps y creusa une fenêtre et que les roches restantes ressemblent à un cheval joliment posé sur "icelle" (vieux français).




L'arête, modeste, tourmentée et accessible en "mode sanglier"


Comment y accéder ? Ce n'est pas haut, c'est juste inextricable. Mais c'était oublier que j'avais progressé dans le style sanglier et que je finis par accéder à la base de la paroi rocheuse où hisser sa petite personne n'est pas tout à fait un jeu d'enfant mais un jeu de muscles. Je suis sur l'arête, bousculée par les rafales de tramontane glacée. Bousculée ? Pas l'arête non, moi oui... 





Mes cheveux prennent la fille de l'air, je veille à n'en pas faire autant. Et J'avance. Le vide est faible, ou pas, masqué par les taillis et buissons, assez haut pour se blesser. Tantôt l'arête est fine comme une lame, tantôt assez large pour y progresser par bonds, tantôt veillée par un gendarme qu'il faut éviter...c'est normal non, dans la vie ?






Le gendarme contourné (par côté gauche)



En dessous de moi la route avec son harmonieuse épingle, personne ne me voit sans doute, sinon on pourrait crier "Au fou !!". De loin un fou est unisexe.



Me voici à la fenêtre, le cheval n'a plus aspect d'équidé, plus beau d'en bas, plus envoûtant d'en haut, normal, c'est une arche, une voûte.



Je pourrais marcher sur son encolure mais je n'ose pas : ne pas détruire l'animal, ne pas risquer de me rompre les os.




Partie inférieure de la fenêtre













D'en haut, le point de vue est superbe, 360° dans un horizon rétréci restent 360° : mes arêtes favorites, le drôle de tracé de cette route qui se superpose élégamment, la vallée, les éperons blancs de calcaire, les végétaux d'ici, un 360° détaillé car en plan rapproché.


Depuis la fenêtre


Je reviens sur mes pas, arête en sens inverse, descente plus aisée, même en désescalade et enfin, le repas au soleil bien mérité : 14 h je suis à jeun. Le restant de l'arête qui se redresse brutalement vers les falaises m'attendra pour une autre visite.


C'est quand même effilé






Vue prise depuis l'arête, la partie à poursuivre


Ou prise d'en bas


La belle vie au soleil d'hiver dans le sud

Mais cette route qui mène au col de St Louis, modeste avec ses 709 m, la D9 qui va me conduire à Bugarach est pleine de mystères. D'abord elle est belle, taillée en corniche à flanc de falaises calcaires, étayée de murs et garde fous à l'ancienne, toute en virages et en déclivité (10%), Le paysage est escarpé, calcaire, envahi de la végétation typiquement méditerranéenne, bonheur d'un botaniste.

C'est - et je l'ignorais jusqu'à aujourd'hui - l'ancien axe routier Perpignan Bayonne, avant que la route Perpignan Quillan par le défilé de Pierrelys (Quillan) ne soit ouverte en 1855.


Route du défilé de Pierrelys

Dans un futur article je vous parlerai de cette route car des évènements et anecdotes épiques s'y succédèrent et méritent d'être contés en surimpression d'images originales.

Pour la petite histoire, j'appends à mon retour, à la faveur de quelques fouilles sur le net, que ma fenêtre du cheval porte un nom surprenant : la fenêtre des voleurs.

Des voleurs ? Mais oui; cet ancien axe routier de grande importance, Perpignan Bayonne, très escarpé donc très difficile pour la circulation des marchandises et voyageurs était prisé des bandits de grands chemins. 


Dessin emprunté au site du Musée virtuel de Caudiès
La diligence


Alors ces détrousseurs se perchaient sur l'arête et par la fenêtre, suivaient les mouvements sur la route. Au moment le plus opportun, ils dévalaient le talus rocheux et, surgis du ciel, n'ayant rien d'angélique, ils détroussaient les malheureux voyageurs. Longtemps on crut à une légende mais il est bien exact qu'au 17 eme siècle, les Consuls de Caudiès créèrent une milice locale (5 octobre 1681,habitants du cru) pour poursuivre et arrêter les voleurs, voire les abattre, puisqu'ils étaient armés et percevaient 10 sols par jour "pour la dépense et leurs munitions de guerre".


Photo prise par drone, empruntée au site du Musée virtuel de Caudiès


 Il paraît que cela eut un effet salutaire sur les détrousseurs....

Heureusement j'arrivai sur le site un 22 janvier 2022...je ne risquais plus rien...