dimanche 12 février 2017

La grange ariégeoise

"J'avais une ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong..." Ainsi commence un film que j'ai adoré, vu, revu et surtout écouté...Out of Africa, de Sydney Pollack.

Tout me captivait dans ce film: les acteurs (Meryl Streep, Robert Redford), la musique, un adaggio d'un concerto de Mozart, les paysages somptueux et dorés, l'histoire, les costumes, les voix de la version française, les gestes de acteurs...Que n'aimais-je pas ? Il y avait le rêve que cela éveillait en moi...

Je ne rêvais ni d' Afrique, ni de ferme. J'écoutais juste résonner en moi la musique et les couleurs.

Avec le temps, "Out of Africa" s'éloigna et disparut.

L'an passé, sur une route d' Ariège que j'avais déjà parcourue, une grange, alors que je conduisais, me sauta littéralement aux yeux et je connus le coup de foudre (clic). Ma ferme en Afrique n'était autre que ce bâtiment vétuste, délabré et délicieusement harmonieux. Qui me fit stopper net et ne devait plus jamais quitter ma mémoire.

Couleur été : 20 juillet 2016

C'est "ma" grange en Ariège qui devint le but essentiel de mon petit voyage  en ce week end tempétueux.
La revoir, dans son cadre hivernal cette fois; plus de 6 mois avaient passé. Trois saisons plus loin, quels étaient son visage, son décor ? En  ce qui se nomme le Val d' Ustou, parcouru par la rivière Alet
Quel était son environnement, dont je ne gardais qu'un souvenir estompé? D'autres granges, la rivière, des maisons, des hameaux, des pentes abruptes surplombant cette vallée à fond plat vivaient en mon souvenir, figées dans la lumière et les couleurs de l'été, caressés par les gouttes de pluie de cette averse d'été douce et ténue. Qui exaltait les parfums de l'herbe fauchée.

Tout cela remontait parfois du fond de ma mémoire.
Et depuis, je jouais au loto...

Couleur hiver : 5 février 2017

 Que voudrais je faire de cette grange ? 
Rien. 

Rien qui puisse changer sa vétusté, son aspect. Juste installer un sommaire aménagement à l'intérieur, et ouvrir porte et fenêtres sur la musique de l'eau, la couleur changeante du ciel, le décor de montagnes et le parfum des foins. 

La rivière : l' Alet. Bien endiguée .
Travail du temps passé
M'asseoir devant la porte et lire, écrire ou dessiner au soleil. Ou me calfeutrer à l'intérieur derrière les carreaux, devant un feu, les jours de pluie, de vent ou de froid. Contempler mes chats heureux  et patauger dans la rivière. Faire pousser quelques fleurs couleur or ou sang . Oui rêver... ça aide les rêves, ça maintient en vie.

La rivière roule des eaux moirées de teintes arc en ciel
c'est extraordinaire et ce n'est pas du fioul 
Alors je suis revenue. La tempête était annoncée, rien de mieux pour sentir cette ferme, cette grange, sentir son atmosphère et son âme.

J'ai pris la route dans la tempête, roulé des heures sur des routes sinueuses et difficiles et parcouru 220 km avant de stopper là, dans le froid, la boue et quelques plaques de neige sale.

Chaudement vêtue et gantée, le bonnet enfoncé sur les oreilles, j'ai contemplé "ma " ferme en Ariège.
Charme de la vétusté
Assise devant la porte au milieu de mes fleurs...
Je ne m'en suis pas approchée n'osant traverser le champ et investir une propriété privée.


J'ai pris le temps de  regarder ses murs aveugles sur trois faces et ouverts sur le sud, d'imaginer l'intérieur, d'imaginer la vie ici dans cette saison de froid, de pluie et de grisaille. Le charme ne s'est pas éteint. Juste le temps semble s'être arrêté, loin de l'été.... Comme le dit si bien cette boite face à la ferme!



J'ai scruté le décor de blanches montagnes où se dessinaient comme des graffitis les barrières et télésièges de Guzet Neige. J'ai été subjuguée par les dents de la montagne nommées Pic de Mont Rouge(2379 m) drapées de blanc, et j'ai compris que je me poserais bien là. Le charme , dans le froid , dans la grisaille, était le même. Sinon embelli par mes mois d'absence.

Ce que je contemplerais...si...


Face au nord, là d'où viennent les vents glacés et
où les façades sont aveugles

Bien sûr me disait une petite voix, tu ne vis pas cela au quotidien...
Mais justement parce que cela ne sera jamais mien, je peux rêver...
Nul humain dans les environs, des granges closes et désertes, des maisons de l'autre côté de la rivière au bout d'une passerelle, un hameau haut perché, mais personne pour me renseigner.
Seulement un vent fou et puissant, bruyant , époussetait les crêtes de part et d'autre de la vallée, soulevant des nuées blanches, sous un train d'enfer : normal le proche village se nomme Le Trein d' Ustou. Non je n'ai pas fait erreur c'est bien le "trein".



Enfin je vis un berger devant une grange en contrebas de la route: il regardait un petit troupeau de brebis avec leurs agnelets, de vraies peluches. Sujet de choix pour engager la conversation. Car si l'ours fait partie du paysage ariégeois, il faut parfois le trouver parmi les bipèdes humains !

Il y a donc un grenier 
Donc je l'approche sous couvert des agnelets et j'engage la conversation. L'homme est sympathique et disert et c'est naturellement que j'aborde le sujet de la grange. Rusé le personnage voit mes gros sabots et me dit "on ne peut rien en faire, c'est inondable" ce qui saute aux yeux au premier abord. Mais il doit y avoir près de 200 ans que cette grange trempe ses pieds. "Vous ne pourriez rien en faire" me dit l'homme qui a compris.
"Justement je lui réponds, si j'avais une grange comme ça, ce serait  pour en faire RIEN juste m'asseoir devant la porte et contempler.".Il dut me trouver sinon "cinglée" du moins farfelue. Tout en me disant qu'il n'en connaissait pas le propriétaire qui vivait à Foix. Plus gros sabots que les miens cela exista devant une assemblée de brebis sorties pour boire au ruisseau avec leurs enfants. Mais qui ne pouvaient le contredire. On se quitta avec un échange de nos noms, une invitation de sa part à lui rendre visite si je reviens et je repris la route. Certes je reviendrai !



Le lendemain, les eaux ont gonflé



Le lendemain matin, après la nuit de tempête bien à l'abri du pont, lorsque je sortis du camion, je trouvai un petit groupe de villageois (hommes) occupés à tenir assemblée sous un auvent, près de mon hôtel. Je ne perdais pas de vue ma petite enquête et, après salutations et bavardages d'usage, je leur montrai la photo de MA ferme en Ariège.

Après la tempête de la nuit et sous la pluie
"Il paraît qu'elle appartient à un habitant de Foix", ajoutai-je, c'est un certain Mr D...qui me l'a dit.
Alors l'homme à qui je m'adressais partit d'un grand éclat de rire et me dit "Moi aussi je m'appelle D... et ce berger c'est mon neveu, c'est lui qui travaille la parcelle". Il ne me précisa pas malgré ma question si la ferme lui appartenait mais je lui dis "Si je gagne au loto je reviendrai. Vous pouvez dire à votre neveu que je vous ai rencontré". C'est qu'on n'est pas très amis" rétorqua l'oncle, que cette porte de sortie, vraie ou fausse mettait à l'abri de questions plus poussées.

Moralité : dans ce pays d'ours où on noie aisément le poisson pour se gausser d'un éventuel pigeon il faut s'attendre à tout. A moins d'être rusé comme un renard. Ou malin comme un singe ce qui revient au même...Ce que je n'ai pas la prétention d'être.

Alors j'attendrai...de gagner au loto, évidemment!




dimanche 15 janvier 2017

Un café catalan

J'aime beaucoup l'atmosphère des cafés catalans. De l'autre côté de la frontière, veux je dire, là où le café est un lieu de vie où ne font pas irruption, généralement, des gens pressés. Un café catalan, c'est le forum romain. Un café espagnol présente les mêmes caractéristiques mais là nous sommes en Catalogne et on y parle exclusivement catalan. Le catalan est une langue à part entière, c'est LA langue d'ici. Une langue vivante, colorée et imagée, j'ai de la chance, je la comprends fort bien et je la parle suffisamment. Mais là je me tais. Je suis au spectacle, malgré moi.

Je suis dans une petite ville, ou un gros village plutôt, Ribes de Freser. J'y ai mon café attitré parce que l'on s'y sent bien et que lorsque j'arrive à Ribes, quelle que soit l'heure, je fais la halte pour boire un  Albariño , et manger accessoirement des tapas.



Ribes de Freser (les rives du Freser...rivière)
Catalunya : situation

 L'Albariño est un vin blanc issu d'un cépage du même nom, qui est cultivé en Galice ou au Portugal à la pointe extrême de la Péninsule Ibérique, un vin au degré léger mais au goût très fleuri.
Ce jour là il n'y a plus d' Albariño mais du Rueda issu du cépage Verdejo, blanc. Excellent aussi.


Marie devant un Albariño, 
archives 2012



















Donc me voici au café il est l'heure du repas en France, de l'apéritif là bas.
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Sur la place, le café



Un café, un couloir


C'est une pièce longue et sombre, aux murs de pierres apparentes et meublé de tables de bistrot en marbre.
Une pièce ? Non un couloir; le comptoir, à mi parcours,  occupe toute la place, il est flanqué de tabourets qui accueillent un maximum de personnes car à l'entrée il n'y a de places que pour un petit nombre et tout au fond, il en va de même.



J'aime à me tenir tout au fond parce que c'est plus intime, chaleureux et que j'aime le grand meuble en bois qui accueille verres et bouteilles dans un scintillement de lumières.




Le meuble que j'aime


Nina m'accompagne, j'ignore que les animaux sont interdits mais on finira par m'accorder une faveur devant ma bonne foi. Ce n'est pas encore l'heure du repas. C'est juste une question d'hygiène.

ça parle catalan et fort : à la table voisine, six personnes, deux hommes et quatre femmes achèvent des plats de tapas et une ou deux bouteilles.  Les femmes ont la voix grave, c'est souvent le cas en Catalogne ou en Espagne. Le serveur apporte l'addition et c'est un long, un interminable concert d'exclamations, de calculs périlleux, de joutes verbales pour partager les frais...alors que c'est un simple multiple de six, un compte rond. Même si je comprends les phrases, je ne comprends plus le sens de la conversation, ni la difficulté de la situation et le Rueda n'y est pour rien. Enfin pour moi.

La table des catalans (image discrète) et la dame "haute en couleurs"

Emergent alors du gosier d'une ancêtre gouailleuse les mots imagés et colorés qui n'ont de sens que dans la langue, certes pas dans leur traduction ! "Afartats"jaillit du gosier ainsi que "us en futriu mes" , je retiens mon rire devant ces superlatifs et dérivatifs de "se goinfrer". Plus rien n'arrête alors la gouailleuse qui verse la fin de la bouteille dans son verre et, soudain, à ma stupéfaction, lève le goulot au niveau de son visage! Va t'elle téter ? Mais non, à la mode d'ici, elle renverse bouteille et  donc le goulot,ouvre la bouche, et sans téter, à la manière de la boisson au "porro" elle injecte dans son gosier jusqu'à la dernière goutte du précieux breuvage. J'en reste  - discrètement - pantoise !

Archives de vendanges : séance boisson au "porro"

Arrivent alors, comme une volée de moineaux,  quatre marcheurs de leur connaissance : ce ne sont plus qu'exclamations, cris, interjections, gesticulations, parmi lesquels le serveur a du mal à extirper du grand meuble la moindre bouteille, il n'a plus de place.
Nina, placide, somnole, ou veille, toujours cachée dans son petit panier défraîchi, souvenir de Lison.
Quant à moi j'observe et je passe inaperçue ce qui est facile.



Puis, comme une volée d'étourneaux, les marcheurs s'envolent et laissent sur leur sillage une vague de froid, celui qui est bien incrusté dans leurs doudounes : il ne fait que 5° dehors.

La table se vide aussi, il ne reste plus que trois femmes et un homme, dont j'entendrai enfin la voix, un filet assez aigu, qui détonne par rapport à l'organe de ces dames. Alors les chuchotements s'installent, l'heure est à une nouvelle bouteille sur fond de confidences, à moins que ce ne soit la fatigue. La chaleur.
"Es un quart de tres" ponctue l'ancêtre avec gravité : c'est la difficile manière catalane de donner l'heure; il est un quart de trois (heures), heureusement la télé me donne l'heure, 2 heures 1/4.


Tapas et vin de Rueda

Je commande un petit plat de tapas, histoire de rester au spectacle et la patronne, qui vient enfin de s'apercevoir de la présence de Nina, me contera sur fond de confidences et de connivence, l'histoire de Ramon, un chat minuscule que son époux avait recueilli à la station service et qui deviendra un énorme matou de 14 kg, jamais rassasié mais aimant, plus encore que la nourriture, l'eau de vaisselle où il plongeait ou la douche qu'il partageait avec ses maîtres. Ramon n'est plus de ce monde mais il fut aimé et reste dans le coeur ému de la dame, ravie de partager ce souvenir.

Enfin je quitte le café, pressée de rejoindre les montagnes toutes proches et étincelantes, laissant la table des quatre se délecter...au fait de quoi ? J'ai oublié....



mardi 27 décembre 2016

Les mots pour le dire

La photo que je tiens entre mes doigts n'est pas une photo de moi; ni une photo prise par moi.
C'est une vieille photo, elle a un quart de siècle, je l'ai retrouvée dans ma photothèque, logée dans un album que je n'avais pas ouvert depuis...depuis peut être un quart de siècle.




Cette photo représente une jeune femme que j'ai bien connue autrefois.




Sur cette photo, la jeune femme pose pour le photographe; elle se tient dans une rue, devant un mur, le décor est minimaliste et laisse toute sa place au personnage. Elle est debout, c'est l'été, elle porte une jupe noire un peu courte -elle est jeune et mince-, un chemisier fleuri à manches courtes, très gai, très coloré, printanier. Un sac en bandoulière, des chaussures à lanières, pas de bijoux, une grande simplicité. Sa peau est brune et bronzée, ce qui me conforte dans l'idée que c'est l'été. Il n'y a rien que de très simple et ordinaire dans cette photo, on pourrait peut être n'y prêter aucune attention .
Si ce n'était le visage. Ce visage, somme toute assez ordinaire, dégage une grande tristesse. Un visage étroit et triangulaire, encadré d'une masse de cheveux noirs, une frange qui dévore le front et deux grands yeux sombres, atones, inexpressifs, un visage sans regard, un visage sans sourire. Ce regard retient l'attention car il ne regarde...rien. Ni l'objectif, ni le photographe, ni le décor, un regard fermé, sans vie, oui c'est cela un visage sans regard. Ou un regard tourné en dedans, dans un monde qu'on ignore.



Ce qui lui confère une incommensurable tristesse.
Car la jeune femme est triste, je m'en souviens à présent, de cette tristesse aux confins du désespoir.
Désespoir chagrin mais aussi désespoir sans espoir. Les deux sens du mot.




Non je ne montrerai pas cette photo, je la garde précieusement et je la repose dans son album, je la rends à son sommeil d'un quart de siècle. Pour plus longtemps encore sûrement.
La jeune femme n'est plus de ce monde voici longtemps. Elle est partie en silence, sans se retourner, sans regrets je pense, terrassée par la violence dans laquelle elle baignait.
Non pas la violence physique, celle qui laisse des bleus au corps et au coeur, celle qui laisse des traces visibles et tangibles. Mais par celle discrète, savante et assassine des mots qui font mal, qui cognent et détruisent, qui lapident dans le silence de l'intimité, qu'on ne peut deviner, qu'on ne peut dénoncer, celle des mots savamment décochés, cruellement assénés, qui laissent le corps intact et le coeur en vrac, qui colorent de bleu jusqu'au plus profond de l'âme.





Elle a tiré sa révérence, un jour, impuissante à trouver juste quelques mots, les mots pour le dire...




vendredi 9 décembre 2016

Un sourire pour l'éternité

Il avait l'âme vagabonde et l'existence sédentaire.



2007 : il m'accompagne à la Seyne s/mer
me faire soigner le dos
Parfois il me confiait, quand j'étais plus jeune et que je n'avais pas l'âme aussi vagabonde qu'aujourd'hui : "Je me verrais bien parcourir les routes vêtu d'un grand manteau et un bâton à la main..."Je prenais ça pour une boutade et j'en riais; je n'ai jamais approfondi ni posé des questions, on n'imagine pas son père, doté d'une existence stable et heureuse, pleinement épanoui dans ses vignes , s'amusant même dans son travail qu'il rendait poétique et original, on n'imagine donc pas son père sur les routes, vêtu d'un grand manteau, les cheveux au vent, une gibecière sur l'épaule et pourquoi pas ? le litron à la main !




1951: la famille est fondée, je suis
 déjà
au guidon

1945 USA Alhabama
Vagabond il ne l'avait jamais été mais n'avait pas hésité à 20 ans, en pleine guerre, à filer aux Etats Unis pour voler de ses propres ailes, au sens propre, devenir pilote et se joindre aux forces devant libérer la France.


Audacieux et téméraire. Epris de Justice et de Liberté. Mais fortement ancré dans sa terre qu'il s'employa à travailler et cultiver sitôt revenu de son rêve américain. Et fonder une famille dans la foulée.

C'était un homme sage mais son esprit était facétieux, créatif, inventif: son évasion et ses vagabondages à lui. Il créait des machines et modifiait celles qu'il achetait. Son esprit vagabondait sans cesse. Il souriait toujours...au présent ? Ou à ses rêves...


La cueillette des cerises: il se marre même
dans "l'accident"

On ne connaît jamais assez ses parents...
J'aurais aimé lui dire...lui demander...pousser davantage cette porte sur laquelle s'ouvrait cette image : un homme courant les routes un baluchon à l'épaule et un bâton à la main.


Le cadre de son décès : il a gardé la bêche à la main
et avait posé sa casquette sur le tronc d'arbre

(DCD d'une crise cardiaque)

Une boutade sans nul doute, mais qui cachait une part de vérité, de rêves enfouis et un désir d'évasion.
Sans doute aussi, parfois, las ou épuisé de travail, voyait il là son repos.

Comme d'autres rêvent d'un transat au bord d'une piscine.
Il ne voyait pas le repos dans la contemplation, il ne le voyait que dans l'action.

75 ans :Mon père se repose : mais oui
Il appelait cela "les travaux imbéciles"
(ceux qui étaient moins utiles)

Alors le transat et la piscine...Non marcher l'eut reposé de son travail et des soucis afférents à la vie paysanne.
Peut être en travaillant les vignes marchait il dans sa tête ?


Son travail la veille de sa mort (86 ans)


J'aimerais tant savoir ce qui se cachait derrière cette boutade..
Il m'aide à préparer ma vie semi nomade
2007
Un jour, peut être, quand je le rejoindrai, me le racontera t'il car je penserai alors à le lui demander.
Si personne ne se met entre nous pour couper court aux confidences.



Il doit apprécier ma vie, celle que je me suis construite pas à pas depuis dix ans, mon nomadisme à moi qui lui ressemblais tant. Il doit bien être le seul, dans mon entourage à la considérer d'un regard positif. Comme le fait mon frère toutefois.

Un jour je lui demanderai. S'il s'en souvient encore, là haut, lui qui vagabonde peut être d'un bout à l'autre du ciel et qui pousse les nuages, comme je croyais, quand j'étais petite, que c'étaient les morts qui orchestraient la course des nuages....



Aujourd'hui, dans son cadre de porcelaine, il sourit pour l'éternité. Et quand je vais le voir, je ne le quitte jamais sans un salut enjoué, puisqu'il est enjoué dans son cadre ovale, comme il le fut de son vivant.




dimanche 27 novembre 2016

Les armoires de famille


Préambule : 

Je fais partie d'un groupe d'écriture "Les mots ont la parole", dans une petite ville proche : Le Boulou.66
Une fois par mois, un thème, choisi par le groupe, est prétexte à écrire un texte.
Le sujet de ce jour là était "Les armoires de famille".
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Je dédie ce texte à Jean Michel J
Sur des images du Cantal, été 2010, ...
Parce que je n'ai pas de photos d'armoires et 
qu'en cherchant dans mes archives j'ai revu 
avec bonheur ce petit voyage
                                                   





Les armoires de famille : s’il est bien un thème qui ne m’inspire pas, c’est celui-ci. Je sais ce n’est pas le premier ! Il ne me vient à l’idée que le titre d’ Annie Ernaux, son premier roman, « Les armoires vides ». Et en plus elles sont vides…









J’ai beau tourmenter mon cerveau, pas un souvenir d’armoires ne me revient, et ce, depuis qu’on a fixé ce thème. Alors j’ai imaginé inventer une armoire, avec des souvenirs d’autres armoires issues d’ailleurs que dans ma famille. J’ouvrirais les portes de merisier ou de noyer massifs et un monde de draps empesés, bien rangés, blancs ou écrus, tissés de ce fil ou de ce lin qui les rendaient pesants et imposants m’enverrait son parfum au visage. Des draps ornés de jours et de broderies patiemment et artistiquement  construits point par point par une demoiselle du temps jadis. Je pourrais loger entre ces draps des sachets de lavande décolorée. Les étagères seraient ornées de dentelles courant sur leur longueur et les tiroirs regorgeraient de bijoux, vieilles montres, petits carnets, petites boites et photos. Même entre les piles de draps pourraient dormir des billets de banque, soigneusement et illusoirement cachés.
Bien sûr ces imposantes armoires cacheraient comme au temps d’antan sous leur ventre une paire de valises, dont la mortuaire, et sur leur toit, à près de trois mètres de haut, derrière la lourde corniche, le fusil familial.

Mais je n’ai pas envie d’inventer.





Je pourrais décrire les armoires Louis XV de ma belle-famille, aux pattes torses et coquilles sculptées que je n’aimais pas ; mais  elles ne sont pas mon passé.






Je pourrais aussi parler de ces armoires d’aujourd’hui  sur lesquelles on se penche à quatre pattes, devant une armée de planches découpées et percées, une notice dans une main et un tournevis cruciforme dans l’autre, sachant d’avance qu’au bout du compte quelques écrous et pointes iront rejoindre la boite « petite quincaillerie » dans mes étagères de bricoleuse. Armoires vides d’âme qui ne seront pas miennes.
Pourtant me reviennent sans cesse ces vastes placards remplaçant les armoires, qui habillaient de grandes portes sombres un pan de mur entier, portes sur lesquelles à la faveur des nervures du bois et de leur absorption de la couleur et du vernis je lisais des histoires de paysages grandioses, de forêts, de routes , de montagnes quand ce n’était pas un bestiaire qui apparaissait figé pour l’éternité. Mais on ne me demande pas de parler de placards ; mes armoires seraient elles rangées au placard ?

Curieusement, c’est au moment où je n’y pense pas, au volant de ma voiture que je ressens un souvenir ; il s’insinue dans ma main droite et j’éprouve le toucher, le ressenti , la vue et même le bruit d’une petite clé qui tourne dans une serrure bancale. Stupéfaite, je vois se dessiner autour de cette clé un tiroir que j’ouvre mais dont je ne vois pas le contenu ; par contre je saisis le toucher, le bruit et la teinte de ce tiroir. Je ne perds pas de vue la route mais une étagère le surmonte, où sont alignés par couleur des livres de la bibliothèque rose, puis verte et enfin rouge et or. Mais c’est…bien sûr !...mon armoire d’adolescente, dans ma petite chambre sous les toits, au plafond bas donc une armoire proportionnée à cette pièce et à ma taille. Il y a des vêtements  pliés sur les étagères , des couvertures sans doute aussi. Et me reviennent ces deux portes noires, sombres et légères à la fois car cette armoire sans la moindre valeur était de bois léger, qui fut blanc et devint couleur paille, de peuplier peut être avant que d’être noire pour l’éternité? Qu’est devenue cette armoire ? Elle a fini de beaux jours sans doute dans un hangar agricole comme il était souvent de mise. Mais je sais maintenant ce que contenait le tiroir fermé à clef : mon journal intime, une liasse de feuilles d’écolier couvertes d’une fine écriture penchée à l’encre violette ou verte, ce journal que je brûlai un jour de janvier 2006. Sans le relire jamais. Hélas.


mardi 22 novembre 2016

La pluie


Quand on est comme moi d’un pays où il ne pleut pas, la première pluie après des mois d’absence est comme une offrande. A la maison je n’aime rien autant que l’entendre la nuit. Elle n’est juste perceptible que par des « glou glou » dans la gouttière du toit , ou plutôt des « flic floc » sur deux tons. Tout ce que je détestais quand je travaillais car l’école, sous la pluie, c’est l’horreur. Tout est sale et noyé ; les récréations sont des pataugeoires et les élèves en reviennent mouillés, énervés, raclant les pieds et déposant des mares d’eau partout. Sans oublier les odeurs…




 Non, ici, dans mon pays, cette même pluie est synonyme de jardin qui se lave, qui reverdit, de nature qui se dépoussière, qui s’abreuve et respire, d’air qui se purifie. Bonnes ondes nées de l’ondée. Qui me régénèrent aussi.


La pluie du jour, on la voit arriver, en voiles gris courant le long des montagnes. On perçoit la stupeur, le frémissement de la terre, les parfums avant même qu’elle soit là. Ou bien elle arrive du nord, une couverture de laine blanche qui s’approche, épaisse, compacte, effaçant le paysage lointain puis les plans rapprochés de vignes et de bois. Enfin elle est là, pressée d’en découdre, froide, obstinée, épaisse, enveloppante, dense. On sait qu’elle peut être davantage qu’une averse .
Celle d’orage est encore différente. Puisque avant de la voir on peut l’entendre. C’est celle des cataractes, des coups de boutoir, aidée en cela par le vent, celle des gouttes énormes qui deviennent animaux ou monstres, au ralenti, figées par la photo.

Celles qui feront des ruisseaux d’eau claire et mousseuse puis d’eau brune chargée de limons. Celles tièdes qui font fumer la route et crisser les feuilles. Celles qui s’en vont aussi bruyamment et brusquement qu’elles sont arrivées. La pluie tiède de l'été.
 

















Et puis il y a celle de la nuit sur la carrosserie de mon fourgon, celle qui reste ma préférée, celle que j’allais parfois chercher au bout de trois heures de route juste pour la savourer, me reposer. Une pluie de montagne, une pluie océane, fine, impalpable, qui mouille et traverse qui s’installe, calme et obstinée, dont on se demande si elle va un jour cesser… Celle qui entraîne une pluie de feuilles. Celle qui ne peut qu’engendrer la sérénité.





Justement, cette nuit là, à Ax les Thermes, sous les grands arbres du parc j’entendais sur le toit du fourgon tomber ce que je pris d’abord pour des feuilles. Il n’y avait pas un souffle de vent, mais je pensais que les feuilles choisissaient la nuit pour mourir. Floc…floc…de ci…de là…puis l’averse s’est installée, fin chuintement régulier et obsédant sur le toit. Ce n’étaient pas les feuilles, juste de grosses gouttes  nées de la brume qui chutaient lourdement.
A présent la chanson, sur le toit, est à plusieurs tons. Les grosses gouttes, chacune avec un son et un emplacement sur la portée musicale du toit et celle, en fond, atone, de la fine pluie d’hiver.

Oui, c’est le confluent de deux saisons sur l’Ariège, même dans la pluie…

J'aime cette chanson nocturne de la pluie parce qu'on ne voit rien , on la devine seulement à la musique; elle tient éveillé comme peut être dans le Désert les rares pluies ont le goût d'un mets oublié. Enfoui dans la mémoire mais prompt à resurgir, avec délectation et gourmandise...







La pluie de dimanche à Vallter, en Espagne, dans les montagnes où j'avais élu domicile fut un moment d'une rare saveur...

La nuit était noire, épaisse, enveloppée de brume et de silence au pied des pistes de ski, juste secouée à intervalles  par des bourrasques de vent du sud qui malmenaient mon habitat et mon sommeil. Dans la nuit ce fut comme une gifle accompagnant la bourrasque, une griffure de milliers de grains de sable fin qui giflait la carrosserie et m'intriguait. D'où venait ce sable ? La noirceur de la nuit ne m'apportait aucune réponse. Alors j'écoutai..Me surprenant à penser que j'étais en plein océan, sur un îlot. Curieuse impression à 2000 m d'altitude. Le vent s'en alla heurter les montagnes et revint le silence. Jusqu'à la prochaine vague... Intriguée j'entr'ouvris la porte et une pluie fine me sauta au visage, dense et si fine à la fois qu'elle n'était que silence. Une pluie qui, quelques mètres plus haut dans le ciel n'était que des millions de papillons de neige. Ce qui expliquait sans doute son impressionnant silence...
Encore un inhabituel visage de la pluie que je découvris.   Sans doute y en aura t'il d'autres.




 La pluie est une poétesse qui sait nous enchanter. Qui peut aussi hélas nous abîmer...