Dans ces montagnes que je visite dans leurs moindres recoins, quand je rencontre un mur, ce ne sont pas des pierres que je vois mais des mains, des mains assemblant ces pierres.
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Cortal versant soleil secteur Bareu |
Ces mains très précises, noueuses et calleuses, habiles et rugueuses, appartiennent à des silhouettes imprécises, debout, accroupies ou agenouillées, imprécises comme des esquisses, et pourtant aux gestes d'une extrême précision.
Quand je rencontre des murs, c'est leur histoire que je vois, leurs fêlures, leurs blessures, leur force et leur faiblesse. C'est leur vie qui s'inscrit, en un décalage sur leur façade, une facture différente, un ajout, une réparation, un effondrement, un arbre qui s'y est réfugié, une plante grasse qui s'y est nichée, une racine qui l'a écartelé.
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Serrat de las Llenyas |
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Etait-il là avant le mur, ou après ? |
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Un habitant encombrant |
C'est le passé qui s'inscrit, c'est le présent qui se lit et le futur qui s'invite.
Où est partie l'âme de ces bâtisseurs, hommes des montagnes dans leur vie simple et besogneuse qui, s'ils construisaient pour l'éternité, ne se posaient pas de question sur qui les déchiffrerait un jour ?
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Secteur Cortal del Bosc |
Il fallait les construire, ces murs, un point c'est tout. Ils étaient nécessaire et ils devaient durer.
Et ils perdurent.
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Secteur Salètes |
Ceux qui les ont ravaudés, dix ans, vingt ans, cent ans après, ne se sont pas davantage posé de questions. Il fallait réparer, prolonger ou rectifier.
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Les fêlures, les fractures, les ravaudages |
Ceux qui les croisent sur leur chemin, en randonnant, ne se posent pas davantage de questions.
Suis-je donc la seule ? Certes pas, des passionnés comme moi, il y en a des tas.
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A côté de la Rotja, Py. Les gros rocs n'étaient pas montés à bout de bras mais descendus du haut de la parcelle (je le suppose). |
Je sais un peu comment on construit un mur alors j'apprécie, la forme, la taille, le sens, l'agencement, des pierres. Le départ qui fut parfois un énorme roc posé là il y a des millions d'années et autour duquel s'imposa la construction.
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Secteur Clot d'En Vila |
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Secteur Cortal de Calvet |
Je sais la récolte des pierres sur site ou bien loin, et le choix que cela suppose : le regard d'abord qui choisit tel caillou, sa forme, puis la taille, ou le poids, ou la couleur, on le choisit, on le ramasse, on le scrute, on le palpe, on le voit déjà dans la construction et on l'engrange, et on en cherche d'autres, se mariant avec.
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Le choix des matériaux |
Il y a ceux qui seront d'angle, ceux qui seront des pièces maîtresses, ceux qui caleront les autres ou boucheront des trous; il y a ceux qui peuvent servir et ceux qui ne serviront pas, qui resteront en rade et pour qui on aura (ou pas) un peu de compassion.
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Secteur Brandaïres, près de la Rotja |
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Secteur Cobertorat |

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Ici on a uni les efforts pour ces grosses pierres
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Au fur et à mesure que s'élabore l'ouvrage, le choix va se préciser, tel sera triangulaire, un autre en losange, un autre qu'on cherchera éperdument parce que sinon l'ouvrage ne nous obéira pas...Et puis il y a l'usage, mur de soutien, mur de cortal, murette de terrasse, pavage de chemin muletier , passage d'un canal, je n'ai pas construit tout cela mais par la pensée, je touche, je palpe, j'assemble, j'évalue, au fur et à mesure de mes rencontres. Les bords de rivière fournissent tels rocs et tels murs, les hauteurs tels autres; je sais ce travail de débusquage, je sais le roc qu'on va extirper du sol avec pioche et barre à mine.
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Mur d'angle secteur Cortals del Bosc |
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Cortal, Bac dels Brandaires |
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Mur d'angle secteur Cortals Llopet |
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Porte, secteur Cortal del Bosc |
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Dessus de porte |
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Angle |
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Et petite fenêtre style meurtrière |
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Cabane au toit enherbé secteur Bareu (IGN) |
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Cabane secteur Endorneu |
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Toit de cabane (Cortals del Bosc) |
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Escaliers |
Je vois ces hommes travaillant seuls ou s'unissant pour élever un colosse trop lourd. Je les vois, tout en marchant, avec leurs pantalons de velours côtelé et leur chemise à carreaux aux manches retroussées, la "faixa" de flanelle enveloppant un dos douloureux, le béret sur le crâne et la cigarette collée aux commissures. J'entends leurs efforts rauques et c'est comme un film qui se superpose à ma longue et sereine marche dans un paysage figé comme pour l'éternité.

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Col de Botifarra |
Je les vois construisant cabanes, cortals, canaux et chemins dans des paysages somptueux ou dans des vallées glacées, en pleine lumière ou dans l'ombre, ils croisent mon chemin, invisibles et pourtant si présents.
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Depuis le Serrat de las Llenyas |
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Col de Botifarra |
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Col de Botifarra |
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Un canal suspendu en falaise (Ravin de Bareu) |
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Canal suspendu (Rotja) |
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Canal suspendu en falaise (Bareu) |
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Chemin muletier secteur Cantapoc |
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Calade : secteur Endorneu |
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Calade en virage |
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Même chose |
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Passage d'un canal sur le chemin (Endorneu) |
Je ne suis jamais seule dans mes hors sentiers déserts et dans les ruines que je visite avec respect. "Ils" peuplent la montagne, enfin son ancien visage. J'ai cette chance, comme le ferait un peintre, de recréer le décor.

Enfin, après cette animation, ce bruit et les sons graves ou aigus des outils dont ils se servent, je reviens, lasse, riche, éreintée sur des sentiers bordés de murs qui ont enfin repris leur âge, leur silence, leur solitude et leur destinée vouée aux intempéries, aux animaux qui dévalent vers la rivière, à une mort lente, très lente, bien loin dans le temps.
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Les affres du temps |
Vous qui passez sans les voir, si un jour vous croisez mes lignes et ces murs, offrez leur votre regard, c'est un hommage discret à ces modestes bâtisseurs disparus depuis si longtemps. Ils le valent bien.
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Ce pourrait être eux (Coll privée Guy Vila) |
Quel bel hommage écrit à tous ces ancêtres qui ont bâti avec tant d'abnégation, dans des lieux improbables, ces bâtisses dont subsistent d'éternelles pierres qui s'interrogent sur leur futur et nous interrogent sur leur passé ! Tes superbes photos nous laissent deviner une toute petite partie de leur passé, le texte aidant. Oui, s'asseoir au soleil auprès de ces vieilles pierres, fermer les yeux et laisser notre imagination voguer dans un passé ou la sueur laissait place à la fatigue des journées sans fin..... et les bonheurs ? Quels étaient-ils ? Peut-on les imaginer ? Merci Amé pour cette jolie balade dans ces lieux si beaux et mystérieux à la fois !
RépondreSupprimerUn très joli commentaire, qui me fait plaisir car tu as bien exprimé ce que j'ai pu ressentir et que tu ressentirais pareillement. Merci
SupprimerUn très bel hommage à mes ancêtres, à leurs proches, à leurs amis. El Gall i la Galla, présents sur la photo (à gauche et derrière la petite fille, ma maman), ont participé à dresser ces magnifiques constructions nécessaires à leur survie.
RépondreSupprimerQuand je les croise au cours de mes balades, ces vestiges m'émeuvent énormément . On en trouve partout dans notre belle montagne. Je pense toujours au courage de ces bâtisseurs anonymes mais libres dans le travail qu'ils s'imposaient. Leur bonheur ? c'était le soir à la veillée, quand à la lumière vacillante des bougies ou des lampes pétrole ils se racontaient le travail de la journée, les rencontres imprévues avec des amis plus rares dans le secteur, les animaux débusqués, la vie de leurs bêtes, compagnes quotidiennes de leur oeuvre, le temps....Que des choses simples qui devenaient autant d'aventures.
Maman, la petite fille de la photo, a participé au travail et aux veillées. En visitant l'ensemble troglodytique de Rocheminier en Anjou, elle m'avait parlé de ces moments de calme après une journée harassante, la voix brouillée par l'émotion. Elle revoyait en ces lieux les images d'un passé pas facile sans être douloureux et ces moments de bonheur avec ses arrière Grands parents. Elle est partie, Trénet chantait "Mes Jeunes Années"
G.V
Ton témoignage est émouvant et je n'ai rien à rajouter sinon que mes sorties à Py sont imprégnées de cette mémoire dont tu m'avais parlé avant que je n'y aille. Ou plutôt à ma 1ere sortie qui était sur la carrière de marbre blanc; j'avais grimpé, je m'étais cassé la figure et il m'a fallu 3 semaines pour récupérer, c'est à ce sujet que tu m'as parlé de la croix et de tes ancêtres. Bises
Supprimerémotion de lire Amédine à travers ses photos de Vie !
RépondreSupprimerJ'ai bien fait de pousser un peu plus loin ma flânerie dans vos écrits. Cela fait plusieurs mois que je rêve d'arpenter ce secteur ( plus spécialement Bareu et Cobertorat/Palfic ). Je suis ravi de voir qu'il s'y trouve encore quelques orrys et cabanes qui tiennent debout. J'ai d'ailleurs programmé d'y passer une nuit en mai 2025 ( avant même de connaître votre blog ). Votre passion pour la montagne et ses secrets c'est tout ce que j'aime et je suis heureux de voir l'excellent travail que vous réalisez et transmettez pour le plaisir de nombreuses personnes sensibles et respectueuses de la création
RépondreSupprimeret des générations passées. Il transpire de votre partage que vous aimez donner ce qui touche votre cœur. Merci encore.
Juste une question : savez-vous si le cortal Pacoull, d'en haut de Bareu, permet
de passer la nuit à l'abri ?
Bonjour Didier, j'ai lu vos deux commentaires, effectivement je suis une passionnée de Conflent. Et j'y ai poussé beaucoup de recherches sur de nombreux villages; j'y retourne d'ailleurs demain 4 janvier. Les cortals sont en général tout entièrement détruits, par effondrement de la toiture. Donc quand il reste quelque chose, c'est encombré de débris enchevêtrés. Pour passer une nuit, il faut tabler sur un orry, c'est une valeur à peu près sûre. Je vous donne mon tel vous pouvez me contacter, ce sera avec plaisir que j'échangerai avec vous. 06 12 29 01 46.
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